vendredi 22 mars 2019

Les révélations du major Trapero déstabilisent le Tribunal suprême et désamorcent le délit de rébellion



Enorme impact politique de la déposition du major Trapero : elle prive l'accusation de la composante « Mossos »

Au cours de ce procès contre « le procès » qui se tient au Tribunal suprême espagnol, il n'est pas exagéré de dire que certains moments entreront vraiment dans l'histoire : la déposition de Jordi Cuixart sera l'un de ces moments, celle de Josep Lluís Trapero, le major du Corps des Mossos en sera un autre. La puissance de son témoignage – témoignage qu'il a accepté de livrer car il n'était pas obligé de déposer – ainsi que certaines de ses révélations ont contraint magistrats, avocats, parquet, accusés, public et presse à maintenir pendant des heures une attention et une tension permanentes. Sa déclaration est capitale, non seulement par ce qu'elle signifie pour les douze accusés de ce procès, mais également pour ce qu'elle signifiera pour son propre procès devant l'Audiència espanyola, une fois que le verdict de celui-ci aura été rendu ; sans oublier les façons qu'il a eues de se défendre et de défendre le Corps des Mossos d'Esquadra, dissociant celui-ci du projet politique indépendantiste du gouvernement catalan – avec, en particulier, un plan de détention du Président Puigdemont et des conseillers  – . Ses déclarations pourraient désactiver le délit de rébellion. Cependant, l'intervention surprise de Manuel Marchena, à la fin de la session, ouvre quelques points d'interrogations.

Les six heures de déposition de Trapero se sont achevées sur une dernière déclaration, sa réponse à une question de Manuel Marchena. Le président du tribunal a fait usage de sa prérogative l'autorisant à interroger le témoin pour éclaircir un point resté obscur : il a donc demandé au major Trapero d'expliquer pourquoi il avait demandé, à deux reprises, les 26 et 28 septembre, deux réunions avec les principaux responsables politiques du gouvernement, dont le président. Un silence très dense s'est fait dans le prétoire pour écouter Trapero, chacun étant conscient que si Marchena lui-même avait posé la question, la réponse, elle, serait capitale.

« Nous n'avons pas accompagné le projet indépendantiste »
Trapero a répondu que, lors de la réunion du 26, ils avaient, aussitôt après avoir reçu des instructions du parquet leur demandant d'empêcher la tenue du référendum, demandé au Président Puigdemont et à Joaquin Forn de respecter la légalité. Cependant, compte tenu des déclarations du gouvernement qui maintenait son intention de vouloir mener à bien le 1-O, il avait lui-même, ainsi que les commissaires Ferran López et Joan Carles Molinero, fait part de leurs préoccupations. N'étant pas ressortis satisfaits de cette réunion, il avait proposé au gouvernement une nouvelle réunion, avec Forn, à laquelle assisteraient également Puigdemont, Junqueras et Forcadell, en plus des commissaire Manuel Castellví et Emili Quevedo. La réunion avait eu lieu le 28 alors qu'ils disposaient déjà du mandat signé par la juge Mercedes de Armas. Elle s'était tenue au Palais de la Generalitat. Ils y étaient tous, à l'exception de Carme Forcadell, qui n'y avait pas assisté. « Nous avons participé à cette réunion en tant qu'état-major du Corps des Mossos et nous les avons informés que deux millions de personnes et 15.000 policiers en action pourraient entraîner des conflits graves susceptibles d'affecter l'ordre public et la sécurité citoyenne », a expliqué Trapero. « Nous les avons incités à respecter la légalité et nous leur avons dit qu'ils ne devaient pas se tromper sur notre rôle. Nous leur avons dit que nous ne soutenions pas le projet indépendantiste, que les déclarations qu'ils faisaient étaient loin de nous rassurer, qu'ils devaient être conscients que nous avions reçu un avis personnel du Tribunal constitutionnel et que nous encourrions des risques personnels.

L'impact de ces paroles a retentit dans l'ensemble du prétoire. La dimension politique, et même sociale, qu'a eu cette déclaration, le fait que le major ait dit avec force que l'état-major du corps des Mossos n'était pas sur la ligne de l'indépendance et qu'il ait expliqué aux responsables du gouvernement que les Mossos respecteraient la légalité et la constitution espagnole, a envahi tout l'espace. Cris dans la salle de presse. Applaudissements d'une partie de la presse espagnole. Bras levés au ciel et stupéfaction. Mais qu'est-ce que cela veut juridiquement dire ? Pourquoi Marchena voulait-il vraiment éclaircir ce point de la déposition de Trapero ? Le procureur Zaragoza avait essayé de le lui demander, mais il n'avait pas pu car, bizarrement, le parquet n'avait pas cité Trapero comme témoin ; pour les accusations, seul Vox l'avait fait et leurs avocats n'avaient pas eu l'idée de lui poser cette question. Autrement dit, le procureur ne pouvait le lui demander.

Me Melero, lui, l'a fait quand son tour est arrivé. « Je peux, moi, l'interroger sur cette réunion ». Et, effectivement, il avait aussi cité Trapero comme témoin. L'avocat utilise cette réunion du 28 septembre dans l'intérêt de Forn et des autres accusés de rébellion. Lorsque, au moment de prendre la parole, le visage de Me Melero devient soudain songeur, les yeux à moitié fermés, dans une mimique que l'on commence à bien connaître, qu'il se gratte la tête, il devient évident qu'il emmènera, à travers un questionnaire bien construit, le témoin sur le terrain qu'il a lui-même choisi. Sitôt dit, sitôt fait. L'avocat a repris une idée que Trapero avait exprimée dans la matinée, concernant les déclarations du ministre Forn que le major avait jugées « irresponsables ». Il a fait dire à Trapero qu'ils avaient averti Puigdemont, Junqueras et Forn du sentiment de malaise ressenti par les membres de l'état-major du corps des Mossos. Mais tout de suite après il a changé de tactique et a souligné que, malgré ce sentiment de malaise, aucun des membres du gouvernement présents à cette réunion n'avait donné de directive aux commissaires les incitant à ne pas observer leur engagement de faire respecter la légalité, comme ils le leur avaient exposé. Pas la moindre désapprobation.

Puis, au moment où chacun s'est pris à penser que tout allait s'arrêter là, après la reprise par le juge des faits du 20-S devant le ministère catalan de l'Economie avec Me Pina et Me Roig, le président Marchena a joué sa carte. Il voulait en savoir plus sur cette fameuse réunion du 28 septembre ; il voulait des éclaircissements solides concernant la position transmise par l'état-major des Mossos aux dirigeants du gouvernement. Trapero a répondu en détail. C'était on ne peut plus clair : le corps des Mossos n'était pas au service du gouvernement pour déclarer l'indépendance. Autrement dit, l'un des principaux arguments de l'accusation depuis le début de l'instruction, il y a presque un an et demi, suivant lequel les accusés auraient disposé d'une force armée composée de 17.000 hommes à leur service pour briser par la force l'unité de l'Espagne, s'est envolé. Complètement envolé. Les commissaires Castellví et Quevedo l'avaient déjà affirmé lundi. Trapero a renforcé aujourd'hui leur déclaration en l'accompagnant de cet impact politique et de ce choc que représentait le fait d'entendre le major des Mossos déclarer, après être resté si longtemps silencieux, que l'état-major des Mossos ne soutenait pas l'indépendance, qu'ils avaient un plan pour arrêter Puigdemont et les ministres au cas où le parquet ou un juge l'ordonnerait après la déclaration d'indépendance.

C'est une déclaration capitale à sa décharge et également à la décharge de tous les accusés du délit de rébellion qui l'ont écouté avec beaucoup d'attention pendant les six heures de son très long interrogatoire. Sans les Mossos, il n'y a pas de rébellion. Il semble donc que le délit de rébellion s'envole. C'est probablement la raison pour laquelle le parquet n'avait pas voulu citer à déclarer Trapero, parce qu'il savait que ce dernier était en mesure de faire cette déclaration avec vigueur.

Le grand piège tendu au corps des Mossos d'Esquadra
Mais il y a un autre point sur lequel Trapero est également allé plus loin que les commissaires Castellví et Quevedo : c'est la défense inconditionnelle et même passionnée qu'il a faite de l'action des agents du corps des Mossos à l'automne 2017, en particulier pendant les préparatifs du 1-O et pendant la journée du référendum. Trapero est resté assis toute la journée sur le banc des témoins du Tribunal suprême. Il a voulu déposer tout en sachant que, d'ici quelques mois, il sera jugé pour rébellion par l'Audiència espagnole. Là-bas, il sera assis sur le banc des accusés. L'Audiència a requis onze ans de prison contre lui. Il y a deux semaines, le colonel de la Guàrdia civil Diego Pérez de los Cobos s'était assis sur ce même banc des témoins. Il avait alors déversé sur lui une énorme quantité de calomnies et de diffamations, alors même que le major Trapero n'était pas mis en cause dans ce procès. Pendant toute sa déclaration, il avait affiché une espèce de rictus railleur à peine ébauché, parce qu'il soutenait l'accusation, l'Etat, le pouvoir, et que, d'ici quelques mois, il se voyait, assis sur son canapé, regardant le procès de Trapero. Cette discordance explique le sens de ce procès. La déclaration de Trapero a également donné une plus grande visibilité à l'une des phases capitales de cette cause, celle de la génèse du récit de la rébellion. Elle a aidé à démasquer un peu plus le grand piège tendu par l'Etat en septembre et octobre 2017.

Trapero a en effet expliqué par le menu comment la direction du corps des Mossos avait indiscutablement répondu à toutes les instructions du parquet qui lui étaient parvenues, dès la mi-septembre, pour empêcher la tenue du référendum. L'une après l'autre. Jusqu'au jour où il s'est retrouvé dans une réunion avec le procureur et les commandements de la police espagnole et de la Guàrdia civil et où il y avait aussi Diego Pérez de los Cobos. Personne ne lui avait rien dit, personne ne l'avait prévenu : ce colonel de la Guàrdia civil leur avait été imposé comme coordinateur de tous les corps de police, y compris du corps des Mossos, ce qu'il n'avait pas très bien encaissé. C'était offensant. Il a reconnu avoir exprimé son irritation de manière peut-être un peu excessive. En conséquence, et par souci d'honnêteté, il avait délégué le commissaire Ferran López pour représenter le corps des Mossos dans l'ensemble des réunions de coordination qui devaient avoir lieu par la suite.

Un peu plus tard, un plan d'action avait été commandé au corps des Mossos. Lors d'une réunion avec la police espagnole et la Guàrdia civil, qui devaient aussi y présenter leurs plans d'action, le parquet et Pérez de los Cobos avaient reproché au corps des Mossos d'avoir envisagé l'1-O comme un jour d'élections ordinaire. La Guàrdia civil n'avait présenté qu'une ébauche de projet avec une répartition assez floue de ses effectifs sur l'ensemble du Principat de Catalogne ; quant à la police espagnole, elle n'avait présenté aucun plan d'action. Mais les claques et les reproches étaient tous retombés sur le corps des Mossos. Ils avaient malgré tout accepté de modifier leur plan, mais chaque fois, de nouvelles instructions du parquet arrivaient qui modifiaient le panorama. L'une de ces instructions demandait un dispositif permettant de placer des scellés sur tous les bureaux de vote ainsi qu'un cordon de sécurité de cent mètres. Il aurait fallu pour cela 40.000 hommes. C'était impossible. Puis l'ordonnance de la magistrate Mercedes de Armas est arrivée le 27 septembre et la réunion à laquelle elle avait convoqué tous les commandements policiers.

Trapero a expliqué que, suite à cette ordonnance, et lors des réunions de coordination des corps de police qui l'ont suivie, un accord avait été trouvé pour définir un « dispositif commun », autrement dit les Mossos avaient un rôle, celui de déployer des binômes d'agents dans tous les bureaux de vote. Quant à la police espagnole et à la Guàrdia civil, elles assumeraient pratiquement toute la force de l'ordre public, parce que 6.000 de leurs agents étaient déployés sur tout le territoire de la Catalogne. Ceci contredit l'argument des accusations et des commandements de la police espagnole selon lesquels ils auraient eu à activer un « plan B » très tôt le matin quand ils avaient vu et entendu que les Mossos étaient inefficaces dans la fermeture des bureaux de vote, car, selon leurs dires, la responsabilité de leur fermeture revenait initialement et principalement aux Mossos.

Le Premier Octobre, aux premières heures de la matinée, les Mossos s'étaient rendus dans les bureaux de vote afin de les fermer, mais ils y avaient trouvé une telle quantité de gens, que cette fermeture était devenue impossible, tout comme l'était devenue l'interruption du référendum lui-même. Ils avaient cependant pu fermer plus d'une centaine de bureaux de vote et plus de 250 n'avaient pu être ouverts. Toutefois, pendant que les Mossos accomplissaient leur mission, les Guàrdia civil et les forces anti-émeutes de la police espagnole avaient fait irruption avec brutalité dans les bureaux de vote ouverts, attaquant avec violence les gens qui s'y trouvaient. Le « plan B » était le « plan A » dès le tout début. L'élaboration d'une stratégie destinée non seulement à marginaliser les Mossos dans le dispositif tentant d'empêcher la tenue du référendum, mais surtout à les tromper, à leur tendre un piège et à les rendre complices d'une rébellion, dans le cadre d'un plan d'action qui incluait le déploiement d'une violence qui devait susciter encore plus de violence et qui aurait justifié les accusations qui pèsent maintenant sur les douze accusés du Tribunal suprême, sur Trapero et sur d'autres membres de l'état-major des Mossos.

Mais ils n'avaient pas trouvé la violence qu'ils recherchaient. Pérez de los Cobos était même allé jusqu'à reprocher à Trapero d'avoir dit « qu'il fallait faire un usage prudent de la force, prudence qui ne pouvait constituer une excuse qui empêcherait les actions ». « J'avais trouvé cela offensant », a dit le major Trapero. Cela a constitué un autre point révélateur de sa déposition, déposition qui marquera un tournant important dans l'évolution de ce procès politique qui dure depuis déjà plus d'un mois.

Source
Les révélations du major Trapero déstabilisent le Tribunal suprême et désamorcent le délit de rébellion (catalan)

L’acharnement de Marchena indifférent au supplice qu’il fait endurer au témoin



Deux poids, deux mesures : le juge avertit Jaume Mestre des risques encourus pour faux témoignage alors qu’il a accepté sans sourciller les réponses pour le moins évasives et les surprenantes pertes de mémoire de Zoido et de Rajoy.
Il y a toute une série de liens étranges, mais significatifs, entre les différents pouvoirs dans l’Etat espagnol. A Madrid « centre du Pouvoir », juges, procureurs, journalistes et politiques partagent un espace géographiquement réduit, mais d’une grande importance en termes d’influence et de décision. Sinon qu’on le dise à Jordi Cuixart et à Jordi Sanchez à qui le journaliste Arsenio Escolar avait prédit la détention quatre jours avant l’ordonnance de Carmen Lamela parce que, dans les coulisses de la réception du 12 octobre à Madrid on ne parlait que de cela. Aujourd’hui, a été découverte à nouveau une étrange relation quand le quotidien El Pais a publié , à propos de la séance d’hier, un article avertissant qu’il y en avait marre que les témoins « se fichent de l’Etat ». Et, curieusement ou pas, Manuel Marchena a décidé aujourd’hui de lire à Jaume Mestre Anguera, l’ex-responsable de l’information de la Generalitat, l’article 460 du code pénal l’avertissant qu’un faux témoignage ce n’est pas seulement mentir, c’est également donner des réponses évasives ou inexactes. Le supplice de Jaume Mestre et l’acharnement de Marchena contre lui ont marqué la journée d’hier.

Le procureur Jaime Moreno a bu du petit lait protégé par cet avertissement du président du Tribunal et il a demandé que le juge de permanence ouvre une procédure pour faux témoignage. Le procureur en était tout excité, et Marchena a dû lui rappeler que cette procédure ne pouvait être engagée avant que la sentence soit rendue et le faux témoignage constaté.
Pendant tout ce premier mois du procès, Marchena aurait pu lancer son avertissement plus d’une fois. Mais il ne l’a fait qu’aujourd’hui contre Mestre, code pénal à l’appui. Pour le juge, il doit y avoir deux poids deux mesures, sinon il l’aurait déjà fait pour au moins trois témoins clés du ministère public : Mariano Rajoy, Soraya Sáenz de Santamaría et Juan Ignacio Zoido. Tous trois totalement amnésiques. Plus particulièrement Zoido, un ministre de l’Intérieur qui a dit ne rien savoir du dispositif policier déployé le 1-O. Il aurait entièrement délégué la direction des opérations à la police espagnole et à la Guàrdia Civil. Pourtant, il y a eu plusieurs plaintes de la part des syndicats de police, l’accusant de « s’en être lavé les mains »

L’impunité du «  je ne suis pas au courant »
Me Xavier Melero a demandé à Zoido « Savez-vous quel était le plan d’action des autres forces de police pour le 1-O » ?
Zoido : Je n’ai pas l’habitude, - a-t-il répondu, - de me mêler des dispositifs de sécurité ni d’avoir un avis dessus.
Me Melero : Il me semble que le plus haut responsable du ministère de l’Intérieur a dû demander qu’on lui expose un dispositif d’une telle ampleur déployé ce jour-là ? 
Zoido : Ça n’aurait eu aucune importance si on n’en était pas arrivé à cette extrémité 
Me Melero : Mais aviez-vous connaissance du dispositif ?
Zoido : Non, je ne l’ai jamais su ; ils m’ont dit qu’ils se coordonnaient et qu’ils y travaillaient.

Me Benet Salellas l’a lui aussi interrogé :
Me Salellas : Avez-vous sanctionné les policiers qui ont crié «  A l’attaque ! » ?
Zoido : Je ne sais pas si la Direction de la Police l’a fait. Je ne suis pas au courant. Peut-être bien.
Me Salellas : A Aiguaviva, des gaz lacrymogènes ont été lancés sur des gens qui mangeaient devant l’église.
Zoido : Je ne suis pas au courant.

Voilà pour Zoido, mais également pour Rajoy qui ne se souvenait même plus s’il avait rencontré le président basque Iñigo Urkullu dans les mois et les semaines précédant la déclaration d’indépendance. Il ne se souvenait plus du tout de ces contacts dont, le lendemain, à la barre de la même salle, Urkullu lui, se souvenait avec une précision remarquable.

Aujourd’hui, Marchena a tancé Jaume Mestre : « Il y a des questions que vous éludez. Tout ce que le tribunal vous demande c’est de ne pas oublier qu’un faux témoignage, c’est altérer la vérité par des inexactitudes et par des réponses évasives, tout autant que mentir ». Il n’avait pourtant rien dit, ni à Rajoy ni à Zoido. Tout au plus leur avait-il rappelé avec courtoisie qu’ils devaient apporter des réponses concrètes à des questions qu’ils essayaient d’esquiver. Mais sans aucune remontrance.

Tout le contraire, de ce qu’il s’est passé aujourd’hui ? Ils jouent à se ficher de l’Etat » titrait El Pais à propos des réponses floues et des trous de mémoire des témoins des jours précédents, à propos de contacts qu’ils auraient eus avec des intermédiaires ou directement avec la Generalitat pour prêter leur concours au référendum sans jamais se faire payer. Les différentes accusations recherchent des preuves de malversation mais n’en trouvent pas. On sent une légère panique du côté du ministère public.

Les voies du chemin de fer
Aujourd’hui, avec l’attitude de Marchena, l’énervement a gagné le banc des témoins parce que Jaume Mestre était vague, peu clair, et, d’une certaine façon, évasif dans les réponses qu’il faisait au procureur Jaime Moreno. Ce dernier lui a demandé s’il avait eu connaissance de factures que la Corporation Catalane des Média Audiovisuels (CCMA) aurait émises pour la diffusion de l’annonce “des voies du train du référendum du 1-O". Depuis le début de l’interrogatoire, le procureur s’était retrouvé face au même problème : les entreprises qui avaient été chargées de la campagne des Catalans de l'extérieur n'avaient rien perçu. Pas un sou. Et idem pour la campagne dénommée « Civisme » ; l’appel d’offre était resté sans réponse, les deux entreprises postulantes ayant renoncé en voyant qu’il s’agissait de la campagne référendaire.

C’est le point que le Parquet et l’Avocate Générale continuent de fouiller, car l’annonce a bien été diffusée sur TV3 et sur Catalunya Ràdio, et il y a bien eu des factures. Jordi Turull avait déjà dit que la Generalitat n’avait rien dépensé parce que l’accord passé avec la CCMA prévoyait qu’elle organiserait gratuitement les campagnes d’intérêt public de la Generalitat. Pourquoi alors ces factures ? D’où sortent-elles ? La présidente de la CCMA, Nuria Llorach, a fait usage de son droit à ne pas déposer dans ce procès parce qu’elle est mise en examen dans une autre procédure. Jaume Mestre a nié avoir demandé à Llorach de faire diffuser l’annonce des voies de chemin de fer. Moreno lui a rappelé que Llorach l’avait pourtant affirmé au juge d’instruction, Pablo Llarena, mais il a continué à nier. C’est à ce moment-là que Marchena est intervenu.

Albert Royo harcelé de questions, en vain
Dans la salle d’audience, l’ambiance est devenue lourde. Mestre l’avait quittée avec au-dessus de la tête la menace du faux témoignage. Albert Royo, l’ex-secrétaire général de « Diplocat »i y a fait son entrée. La tentative d’internationalisation du “procès” constitue un autre angle d’attaque privilégié de l’accusation pour prouver l’existence de malversations. Mais avec Albert Royo, elle s’est heurtée à deux problèmes importants.

D’abord son discernement, la solidité et la clarté de ses déclarations concernant le rôle de Diplocat et de ses initiatives sans lien avec l’organisation proprement dite du référendum du 1-O.

Et, ensuite, l’incompétence du Parquet qui ne faisait pas de distinction (ou ne voulait pas en faire) entre Diplocat d’un côté, le ministère catalan des Relations extérieures et les délégations de la Generalitat à l’étranger, de l’autre. Consuelo Madrigal l’a harcelé en vain, ne retirant rien d’intéressant de son interrogatoire.

Le parquet voulait démontrer que, par le biais de Diplocat, de l’argent public avait été utilisé pour rémunérer des observateurs internationaux le 1-O. Royo a expliqué qu’en effet, à cette période, des eurodéputés, des journalistes, des leader d’opinion de divers pays, désireux de s’informer de la situation politique en Catalogne, étaient venus; que cela faisait partie d’un projet plus important qui avait commencé bien auparavant. Des visiteurs qui n’avaient élaboré aucun rapport en tant qu’ “observateurs du référendum”. « Une mission d’observation électorale n’a rien à voir avec cela ; elle consiste à vérifier que le vote est équitable et transparent et, par définition, elle est financée et organisée par des organismes indépendants du territoire qui organise le scrutin ».

Madrigal a donc tout essayé. Y compris de faire passer pour de la malversation la traduction d’articles de presse que Royo avait réglées depuis 2014 dans le cadre du projet « Catalonia Votes ». Ce dernier lui a fait remarquer avec véhémence l'incohérence d’une accusation qui amènerait implicitement la question.

Toujours pas de malversation à l’horizon. Les témoins les plus importants cités par l’accusation continuent à défiler. La question est de savoir quels seront les critères d’appréciation du Tribunal. Dans un procès équitable, l’impartialité est un présupposé. Mais ces menaces de poursuites pour faux témoignages montrent que l’impartialité n’est pas au rendez-vous.

Source 
L’acharnement de Marchena indifférent au supplice qu’il fait endurer au témoin - catalan - (Vilaweb, Josep Casulleras Nualart, 13/03/2019)

Accablement au Tribunal Suprême à cause d’un certain “Toni”



Les témoins cités par le ministère public pour tenter de prouver le détournement de fonds du 1-O font sortir l’accusation de ses gonds.

Un certain Toni a rendu fou les procureurs Jaime Moreno et Consuelo Madrigal ces deux derniers jours, pendant les interrogatoires des témoins cités au Tribunal Suprême espagnol. Ce Toni serait, apparemment, la personne qui aurait contacté, d’une part, l’entreprise Unipost pour la distribution du matériel électoral aux membres des bureaux de vote du 1-O et, d’autre part, le graphiste qui devait servir d’intermédiaire pour l’impression des affiches du référendum. Cette enquête que mène depuis des mois le juge d’instruction du Tribunal numéro 13 de Barcelone, arrive ces jours-ci au Tribunal Suprême pendant l’audition des témoins. Qui est donc ce Toni dont il est tout le temps question ? Le responsable d’Unipost, Francisco Juan Fuentes, n’a pas su le dire, ni le graphiste Enric Vidal. Ce dernier avait cru, en le voyant à la télé, qu’il aurait pu s’agir d’Antoni Molons, ex-secrétaire de la Diffusion et de l’attention aux citoyens du gouvernement catalan. Quand les procureurs Madrigal et Moreno ont entendu Vidal dire qu’il pouvait s’agir de Molons, leurs visages se sont soudainement illuminés. L’obsession des procureurs est de prouver que Toni était Molons. Une obsession qui met en évidence le manque de preuves dont dispose le parquet pour qualifier le délit de détournement de fonds.

Le complot pour détournement de fonds n’existe pas : soit il y a détournement de fonds, soit il n’y en a pas ; soit l'argent public a été utilisé pour une activité déclarée illégale, soit il n’a pas été utilisé; soit il y a des factures, soit il n’y en a pas. Et pour le moment il n'y en a pas. Lors de sa déposition, l'ancien ministre Cristóbal Montoro, avait seulement su dire qu'il y avait des soupçons de détournement de fonds, malgré le contrôle étouffant des comptes de la Generalitat qu'il avait lui-même imposé en septembre 2017. Aucun des entrepreneurs et hommes d’affaires qui avaient collaboré à des activités plus ou moins liées au référendum, n’avait présenté de factures, certains même avaient réalisé des factures négatives et personne n’avait donc encaissé le moindre euro. L’accablement des procureurs vient de là, car il est impossible de trouver le moindre détournement de fonds. Et ce fameux «Toni» en est la preuve. Les sessions d’aujourd’hui et d’hier après-midi ont été presque surréalistes, délirantes. Même avec des témoignages qui se contredisaient.

Le rendez-vous à l’hôtel Colón
Enric Vidal (gilet vert, t-shirt du fan club catalan du mythique Sankt Pauli) a répondu aux questions du procureur Moreno de manière assez évasive, peu concise et avec une mémoire des faits très vague. Il avait reçu, en tant que graphiste et coordinateur des actions politiques du parti politique ERC (Esquerra Republicana de Catalunya) à Badalona, début septembre, un appel provenant d’une personne dont il ne connaissait que le prénom, Toni. Celui-ci lui avait demandé de redimensionner des affiches et de servir d’intermédiaire auprès de trois sociétés graphiques pour les faire imprimer par leurs soins. Ils s’étaient donné rendez-vous à l'hôtel Colón de Barcelone, ​​place de la cathédrale, où ils s’étaient vus pendant cinq minutes. Toni lui avait donné une clé USB contenant le prototype des affiches, un numéro de téléphone et le nom des trois entreprises auxquelles il devait les livrer. Moreno n’arrivait pas à comprendre pourquoi le témoin n'avait pas demandé plus d’informations à ce Toni. “Vous n’avez pas demandé plus d’informations sur son identité à cet homme ?”, a-t-il demandé. “Non”, a répondu le témoin. “Vous ne lui avez même pas demandé sa carte professionnelle ?” “Non plus”. “ Lui avez-vous demandé qui il représentait ?” “Non”. “Simplement qu’il s'appelait Toni ?” “Oui”.

Plus tard, Vidal a déclaré qu'il avait vu que c'était l’annonce des voies ferrées et que celle-ci portait le logo de la Generalitat. Il avait vu quelques jours plus tard à la télévision des images qui lui avaient fait penser que le “fameux Toni" ressemblait beaucoup à Antoni Molons. “J’ai supposé que c'était lui”, a-t-il déclaré. Et ensuite ? Il avait ensuite pris contact avec les sociétés Artyplan, Global Solutions et Marc Martí. Avec l'un d'entre eux, Enric Marí, agent commercial d'Artyplan, ils avaient discuté en prenant un café à la librairie Laie de la rue Pau Claris à Barcelone. A ce moment, les versions de l'un et de l'autre diffèrent. Vidal, le graphiste, a déclaré que personne ne lui avait dit que le travail devrait être facturé par Òmnium Cultural, ni qu’il serait payé par la Generalitat. Marí, l’agent commercial, lui, a dit que oui, qu’ils avaient convenu à qui devaient être adressées les factures, autrement dit à la Generalitat, mais sans précision du service, et que le coût serait de 17.000 euros. Il s’est également vaguement souvenu que Vidal lui avait dit que le fait de faire imprimer les affiches par trois ateliers d’impression différents permettrait de minimiser le risque de saisie par la Guardia Civil.

Ni un seul euro
Sur ce point, les deux témoignages ont différé. Marí a fourni quelques détails supplémentaires, comme par exemple que c’était un représentant d’Omnium, pour qui Artyplan travaillait depuis des années, qui l’avait contacté pour une commande d’impression d’affiches très importante, que Enric Vidal allait les contacter, en tant qu’intermédiaire, et que la facture devrait être adressée à la Generalitat. En revanche, les témoignages de Vidal et Marí ont concordé sur un point, sur l’un des points les plus essentiels du procès : aucun des deux n’avait fait de facture, ni n’avait reçu un seul euro pour cette commande.

Comment quelqu'un peut-il travailler gratuitement ? Voire même continuer à travailler pour la Generalitat après l’avoir déjà fait gratuitement une première fois ? Cette affaire fait sortir de ses gonds Moreno, l’un des procureurs qui s’entête à prouver la malversation. Cela lui était déjà arrivé quelques jours auparavant avec le responsable de la campagne “Catalans à l'étranger” de la Generalitat, qui avait fini par renoncer à percevoir les 80.000 euros de son travail. Il y a un véritable choc des mentalités: ils ne comprennent pas la capacité de collaboration, la circonspection et la compréhension dont la société catalane a été capable concernant les possibles implications puis les véritables implications du référendum du 1-O. Et pendant ce temps-là, nous voyons, ces jours-ci, au Tribunal Suprême, comment s’est construit sur de la fumée un gigantesque procès, télévisé. Ils finiront bien par trouver ce fameux "Toni". Mais, et les factures ?

VU ET ENTENDU
Bill Shipsey, avocat spécialisé dans la défense des droits humains et fondateur d’Art for Amnesty, la branche artistique d'Amnesty International, est l’un des témoins de la défense de Jordi Cuixart que Manuel Marchena avait refusé. Il a été l'une des nombreuses personnalités internationales à avoir signé le manifeste "Let Catalans Vote" et a montré depuis longtemps combien le préoccupait la répression contre les indépendantistes catalans. Il tenait absolument à être présent au procès, au Tribunal Suprême espagnol, et aujourd'hui il a pu le faire. Il considère que ce procès signifie un recul dans la défense des droits civils et politiques. Vous pouvez lire la récente interview qu'il a accordée à VilaWeb à Andreu Barnils : "Si les Catalans utilisaient les méthodes de Luther King et de Gandhi, ils ne perdraient pas la sympathie internationale"

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QUE SE PASSERA-T-IL DEMAIN ?
Demain, de nouveaux témoignages à charge proposés par le procureur pour tenter de démontrer le détournement de fonds. Sont appelés à déclarer, l'ancien responsable de la diffusion institutionnelle de la Generalitat, Jaume Mestre Anguera ; l'ancien délégué de la Generalitat devant l'Union européenne, Amadeu Altafaj, et l'ancien secrétaire général de Diplocat, Albert Royo. Altafaj et Royo sont tous deux mis en examen par le juge d’instruction du tribunal numéro 13 de Barcelone, et ont donc le droit de ne pas déclarer. Altafaj, qui vit en Belgique, a déjà demandé à exercer ce droit et à ne pas avoir à se rendre à Madrid pour faire connaître sa décision. Le Tribunal l'a accepté. Dans l'après-midi, deux observateurs internationaux du 1-O devraient déclarer : le directeur du Centre d'études stratégiques de La Haye, Paul Sinning, et Helena Catt, d’International Election Expert Research Team. Les observateurs, ont été cités par le parquet qui veut seulement qu'ils disent s'ils ont était payés par la Generalitat. Mais le fait est qu'ils ont été témoins des brutalités policières, brutalités que Catt, par exemple, a qualifiées "d’opération de style militaire soigneusement planifiée". Les défenses auront le plus grand mal à convaincre Marchena de les laisser l’interroger sur ce point.

Source
Accablement au Tribunal Suprême à cause d’un certain “Toni” (catalan)